Un conte de Noël

Publié le par Le maître des Bouviers

Depuis la mort de ma tante Maryse Scheffer, je suis le dernier héritier de la branche strasbourgeoise de la famille.

Une famille qui n’a compté qu’un seul membre illustre : Johannes Scheffer, philologue et archéologue, qui, en 1647 a publié un ouvrage qui eut, en son temps, un certain retentissement parmi les intellectuels d’Europe :

« Regionis Lapponum et gentis nova et verissima descriptio in qua multa de origine, superstitione, sacris magicis, victu, cultu, negotiis Lapponum, item animalium, metallorumque indole, quae in terris eorum proveniunt, hactenus incognita produntur, & eiconibus adjectis cum cura illustrantur »,

et que l’on peut traduire, pour ceux qui ne maitrise pas le latin, par :

« Histoire de la Laponie, sa description, l’origine, les mœurs, la manière de vivre de ses habitants, leur Religion, leur Magie & les choses rares du pays. Avec plusieurs additions & augmentations fort curieuses, qui jusqu’ici n’ont pas été imprimées. ».

 

Depuis l’oncle Scheffer, comme aimait à l’appeler ma tante Maryse, nous n’avons rien fait d’autre que vivre dans la vénération de ce bon tonton qui eut le courage d’affronter les régions polaires pour décrire des populations à peine évangélisées.

Il eut un certain succès grâce à cette somme puisque Sa Majesté le roi de Suède le nomme, en 1648, professeur skytteanus d’éloquence à l’Université d’Uppsala ; poste qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1679.

 

Heureusement pour nous, ses descendants, il eut aussi un certain sens du commerce puisqu’il établi ses deux fils qu’il eut avec une blonde finlandaise, Regina Loccenia, dans ce que nous appellerions aujourd’hui, l’import-export. L’un à Oslo, l’autre à Strasbourg, ils échangent, grâce à un service de caravanes efficace, les produits du grand Nord contre les produits de l’Empire Germanique.

Chacun à un bout de la chaîne, ils prélèvent leur dîme et deviennent richissimes.

Plus de trois siècles plus tard nous continuons de vivre sur les rentes de l’immense fortune des frères Scheffer.

 

Bien sûr l’invention des taxes diverses et de l’impôt sur le revenu ont un peu écorniflé le capital amassé, mais les intérêts versés des placements de père de famille me permettent de mener une vie de petit bourgeois oisif, sans dépenses somptuaires certes, mais largement.

D’autant plus largement que j’ai hérité de ma tante (elle n’avait pas d’enfants) la part de la fortune de la branche française.

Branche qui se résume à… moi. J’ai encore quelques vagues cousins en Finlande mais que je ne connais pas.

 

Dans l’héritage, outre les Bons du Trésor, il y avait cet hôtel particulier avenue des Vosges.

Je décidai bien vite de m’en séparer ; 300 m² d’un style néo-classique fin XVIIIème ne convenait guère à mon style de vie et l’idée de vivre dans les meubles de ma tante ne me plaisait pas.

Sur les conseils du notaire chargé de la succession, j’entrepris de dresser l’inventaire des biens meubles de « l’hôtel Scheffer » avec le secret espoir que leur vente paierait les droits de succession.

Le plus ardu fût de vider et d’inventorier les greniers de la vénérable bâtisse.

Vieilles fripes tellement démodées que même les chiffonniers n’en voulurent pas, vielles armoires et dessertes vermoulues, disques de cire ébréchés…

Un capharnaüm invraisemblable sous des siècles de poussières et de toiles d’araignées.

Exténué, fourbu, courbatu par ce travail de titan dans un grenier bas de plafond, je décidai de louer une benne pour que les services de la voirie me débarrasse de tout ce fourbi.

 

Ce jour là, dans le grenier éclairé par une misérable ampoule qui avait dû connaître Thomas Edison, je m’assis ruisselant sur une vieille cantine militaire et m’épongeai le front de la manche d’un vieux t-shirt.

Comment peut-on accumuler autant de choses ? Et surtout, une fois qu’ils sont cassés ou ont cessés de plaire, pourquoi les garder ?

J’en étais là, dans mes réflexions, quand je m’avisai que j’étais bel et bien assis sur une… cantine militaire.

Personne dans la famille n’avait jamais été militaire autrement que conscrit et, que je sache, les conscrits rendent leur paquetage à la fin de leur service.

Je me levai et cherchai, sur cette mystérieuse cantine, un indice, une indication qui pût m’indiquer son défunt propriétaire.

Je trouvai. Sur un des cotés était gravé : « Lt. T. Scheffer ».

Lieutenant Scheffer ? T ? Théophile ? Thierry ?

Je n’ai guère la fibre familiale, encore moins généalogique, mais je me serais souvenu d’un aïeul militaire de carrière.

Je tentai alors d’ouvrir la cantine, la rouille avait soudé la tige métallique qui la fermait. Passablement intrigué, je la frappai fortement de la paume de la main et m’écorchai vilainement.

Je descendis du grenier pour me bander la main et me munir d’un marteau.

Grâce à l’instrument et après quelques efforts, je parvins à ouvrir l’infernale cantine.

Elle était pleine, mais pas d’effets militaires.

Loin de là !

 

Des vêtements chauds, des fourrures, une paire de bottes de montagne, un piolet, une peau de phoque ( !), des caleçons longs, des grosses chaussettes et une grande boite d’acajou, le couvercle marqueté d’un motif animalier : un gros ours à la langue pendante et aux griffes sorties, la tête basse, en train de charger peut-être.

 

Je l’ouvris sans peine, il n’y avait pas de serrure.

 

Un paquet de lettres entourées d’un ruban bleu. Un vieux livre. Une sorte de parchemin de peau usé. Un carnet de moleskine noire.

 

Les lettres étaient toutes adressées à T. Scheffer, en poste restante à Franceville. (Au Congo ?) Des lettres d’amour à cette ancêtre et signées H. G. de la V.

Je reconnus le livre à son titre : « Histoire de la Laponie » de Jean Scheffer, édition française de 1678 cachetée du libraire : « Veuve Olivier de Varenne, Paris ».

L’édition française du livre de l’oncle Johannes !

Un in-quarto introuvable et inestimable.

Les droits que je devais verser au fisc étaient couverts grâce à ce livre.

Mais pourquoi diable ma tante Maryse, qui vénérait l’oncle Johannes, n’avait pas placé ce titre dans la bibliothèque à la gloire de l’ancêtre ?

De plus en plus intrigué, je déroulai le parchemin de peau grise (de quel animal ?), la surface était huilée et avait gardé sa souplesse malgré son ancienneté manifeste, dessus était calligraphié un texte de runes étranges, ni latines, ni hiéroglyphiques, ni cyrillique.

Incapable de le déchiffrer, je le délaissai.

J’ouvrais le carnet de moleskine.

C’était une sorte de carnet de travail en vue d’une rédaction ultérieure plus soignée, un brouillon.

Ce T. Scheffer, inconnu de moi, avait-il eu des velléités de gloire littéraire ? Voulait-il être le Johannes de son temps ?

Les pages étaient pleines d’une écriture serrée.

Sur la première ces quelques mots :

«  Ce que m’a dit le Grand Chaman d’Ohtsejokha. », et une date : 9 décembre 1913.

Dévoré de curiosité, la main bandée, dans la pénombre de ce grenier, j’entamai ma lecture :

 

Ce que m’a dit le grand Chaman d’Ohtsejokha.

9 décembre 1913

 

Quand il y a eu le grand froid, quand l’air même a gelée, le Grand Homme Rouge est venu nous voir.

Dans le sud, c’était un très grand Chaman pour les enfants.

Il voulait faire des cadeaux mais il ne savait pas comment faire.

Alors nous l’avons aidé.

Nous lui avons construit une grande hutte pour sa fabrique de jouets.

Il avait beaucoup de petits Hommes qui fabriquaient ces cadeaux, ils travaillaient toute l’année. Les chamans de mon peuple ont créé une forêt qui ne s’épuisait jamais, on pouvait abattre les arbres pour avoir du bois pour les jouets et il y avait toujours des arbres.

Mais le Grand Homme Rouge avait un problème. Comment faire pour distribuer tout ces jouets à tous les enfants de la terre ? En une seule nuit ! La nuit anniversaire où un autre grand chaman du Sud, encore plus au sud, était né, il y a longtemps quand, dans le sud, il y avait encore le Grand Empire des Spqr.

 

Alors, nous, les Saamis, sommes allés voir le Grand Renne, celui qui vit

au-delà des grandes murailles de glace, là où souffle le Grand Vent du Nord, celui qui gèle l’homme qui ment et qui vole.

Nous nous sommes prosternés devant lui, car son peuple nous permet de manger de la viande et d’avoir des vêtements, et nous lui avons dit :

« Ô Grand Renne, le Grand Homme Rouge a besoin de quelques-uns de tes fils pour tirer son traineau et faire le tour du monde en une seule nuit pour apporter des cadeaux à tous les enfants de la Terre. »

Le Grand Renne nous a dit :

« Je vous confie huit de mes plus valeureux fils : Tornade, Danseur, Furie, Fringuant, Comète, Cupidon, Éclair et Tonnerre. Ils tireront le traineau du Grand Homme Rouge en volant plus vite que le vent. Ils feront le tour de la Terre des Hommes depuis les glaces du Nord jusqu’aux sables brulants du Sud mais ils devront revenir quand cinq cent hivers se seront écoulés. Alors, vous mes amis les Saamis, devront chercher d’autres valeureux serviteurs capables d’accomplir cet exploit. Je doute que vous en trouviez. »

Nous retournâmes annoncer la bonne nouvelle au Grand Homme Rouge et pendant cinq cent hivers les fils du Grand Renne ont tiré le traineau en volant au-dessus des terres.

 

Le dernier hiver, les fils du Grand Renne sont partis rejoindre le Grand Nord après une dernière tournée.

Le Grand Homme Rouge les a remercié et leur a dit qu’ils seront toujours ses amis.

Le Grand Homme Rouge est venu nous voir et nous a dit :

« Saamis ! Après cinq cent hivers, il est temps de partir à la recherche de nouveaux animaux fabuleux pour tirer mon traineau, il faut que d’ici un an vous les trouviez. Si avant fin de l’année vous ne les avez pas trouvés, les enfants des Hommes n’auront pas de cadeaux et j’aurais alors failli à ma mission. »

Nous partîmes alors en quête.

 

Nous avons d’abord rencontré le Grand Loup Blanc, qui nous dit :

« Je ne peux pas vous offrir ce service, mes fils et les fils de mon cousin, le Grand Loup Noir, font peur aux enfants. Nous avons essayé de dire aux Hommes de ne pas avoir peur, mais ils ne nous croient pas. »

 

Nous avons rencontré la Grande Baleine, qui nous dit :

« Je ne peux pas vous offrir ce service, mes fils nagent vite, ils peuvent faire le tour de la Terre plus vite que vous le tour de votre maison, mais ils ne volent pas. »

 

Nous avons rencontré le Grand Aigle, qui nous a dit :

« Je ne peux pas vous offrir ce service, mes fils volent plus vite que n’importe qui mais, à cause de leurs ailes, on ne peut leur mettre de harnais pour tirer le traineau du Grand Homme Rouge. »

 

Loin, très loin à l’Est, nous avons rencontré le Grand Tigre, qui nous a dit :

«  Je ne peux pas vous offrir ce service, mes fils perdent le pouvoir de voler quand il fait froid. »

 

Loin, très loin au Sud, nous avons rencontré le Grand Éléphant, qui nous a dit :

« Je ne peux pas vous offrir ce service, mes fils sont trop lourds, quand ils atterriront sur le toit de la maison des Hommes, elle s’écroulera. »

 

Nous avons rencontré la Grande Fourmi, qui nous a dit :

« Je ne peux pas vous offrir ce service, il faudrait des milliards de mes fils et je n’en aurais plus pour construire nos maisons. »

 

Nous étions désespérés et nous avons décidé de rentrer chez nous pour dire au Grand Homme Rouge que nous n’avions pas trouvé de remplaçants aux rennes.

 

Pour revenir vers le Grand Nord, nous sommes passés par un pays étrange aux hautes montagnes neigeuses où de gros animaux à cornes donnaient du lait dont les habitants faisaient du fromage.

Nous dormions dans une maison, au pied d’une montagne, qui abritait ces gros animaux à cornes, quand on nous réveilla :

« Qui êtes-vous, qui troublez le repos du troupeau dont j’ai la garde ? »

C’était une sorte de loup, mais plus gros, les yeux bruns et la robe tricolore : noire, blanche et brune. Noire sur le corps, blanche sur le poitrail, sur le museau et sur le bout des pattes, et brune sur les pattes et au-dessus des yeux.

« Nous sommes des Saamis et nous cherchons des animaux très braves et très robustes pour tirer le traineau du Grand Homme Rouge. Mais nous avons échoué dans notre quête et les enfants des Hommes n’auront plus jamais de cadeaux. »

« C’est fâcheux. », dit le Grand Bouvier Bernois, car c’était lui.

 « Cela ne sera pas ! »

Nous lui demandâmes s’il connaissait des bêtes amies des Hommes, capables d’accomplir ce prodige car la plupart des animaux en était incapable.

« Bawaouf ! » dit-il « Bien sûr ! Les Bouviers Bernois sont capables de faire cela ! Et plus encore ! »

Le Grand Bouvier Bernois choisit parmi ses filles les plus intrépides, les huit qui nous accompagneraient jusque dans le Grand Nord.

Il y avait : Taïga, Troïka, Joséphine, Amandine, Tonnante, Grondante, Riesling et Gewurzt.

« Pour vous prouver, dit le Grand Bouvier Bernois, que mes filles sont plus fortes et plus rapides que des rennes, j’offre au Grand Homme Rouge ce traineau armorié aux couleurs des montagnes Bernoises dont nous sommes et demeurerons à jamais les maîtres. »

 

Jamais un traineau n’alla aussi vite que celui-ci, il fendait les cieux si rapidement qu’il était difficile de le suivre des yeux.

À notre arrivée, le Grand Homme Rouge était ravi. Il accueillit les Bouvières Bernoises avec effusion et remerciements.

« Bawouaf, dit Joséphine, c’est vous le Grand Homme Rouge ? »

« C’est moi ! »

« Je suis heureuse de vous aider dans votre tache mais il faudra nous changer les harnais, mon père le Grand Bouvier Bernois n’a jamais fait attention à la mode et mes sœurs et moi souhaitons briller de mille feux quand nous volerons au-dessus de la Terre. »

« Fort bien. Vous aurez vos nouveaux harnais. »

C’est ce que les petits Hommes firent : des harnais si beaux, si précieux, si étincelants que la nuit elle-même en avait peur.

Le matin de sa tournée, le Grand Homme Rouge appela les Bouvières Bernoises qui arrivèrent en sautant de joie dans la neige :

« Taïga ! Troïka ! Amandine ! Tonnante ! Grondante ! Riesling ! Gewurzt ! J’ai vos nouveaux harnais ! Voyez ! Tout ornés de rubis et de diamants. »

Toutes elles les essayèrent avec ravissement.

Joséphine boudait parce qu’il n’y en avait pas pour elle.

« Et moi, Grand Homme Rouge ! Je n’en ai pas ? »

« Bien sûr que si ! »

 

Et le Grand Homme Rouge sortit de son immenses poche un harnais plus beau encore que les autres, de saphirs et de pierres de Lune.

« Spécialement pour toi, dit-il avec un grand sourire, parce que tu es la plus coquette.

Regarde, Joséphine, le beau harnais ! »

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