Ô râge, ô espoir !

Publié le par Le maître des Bouviers

Je suis exténué.
Fourbu.
Brisé de fatigue.
Me doutais-je, alors que je me lançais dans l'aventure blogueuse (blogante ? bloguésienne ? blogique ?), que ma charge d'écriture deviendrait à ce point accaparante qu'il me faudrait renoncer, avec de longs sanglots longs en dedans de mon gosier, à ce qui fait ma joie, mon bonheur, ma félicité ?
Non, hélas !
Mais le vin est tiré, il faut donc, joyeux compagnons, le boire jusqu'à la lie.
Fini le temps béni des promenades champêtres où les Bouviers et moi-même, suant le sang dans leur sillage faute d'avoir leur vélocité, nous saluions l'écureuil jovial, la gaie merlette sifflante, la biche compatissante, où nous pouvions gravement nous interroger sur l'opportunité d'un cèpe rieur, d'une oronge timide, d'une chanterelle glorieuse, où l'orage facétieux nous faisait rire, où l'humus odorant nous enivrait, où les cloches des villages jolis nous rappelaient à nos devoirs de mécréants honnis : pisser dans les bénitiers et rire de la déconvenue de l'officiant offensé.
Le diable et les enfers ne nous faisaient pas peur.
Les Bouviers, dans leur innocence canine, n'ont point changé d'habitude car ils n'ont pas eu l'outrecuidante ambition de partager, avec quelques milliers de leurs semblables, les humeurs qui les étreignaient.
Fût-ce mon erreur de le vouloir et de le faire ?
Il m'arrive de le croire mais je me ressaisis bien vite car je sais votre impatience de me lire et de vous dire, cela fait : "Le Maître des Bouviers est le parangon des vertus républicaines, contre son front d'airain s'abattent, sans l'égratigner, les avanies que les ennemis de la liberté lui jettent à la gueule ! Il saura défendre de son corps sublime nos vertus outragées ! Grâce à lui nous saurons mettre le pied à l'étrier de la gloire et rattraper le bonheur que nous pensions enfui vers d'autres rivages défendus par les tradeurs dévoyés du grand capital ! Il saura nous défaire des chaînes aliénantes que les banques, assoiffées de notre bon et bel argent, nous imposent pour mieux nous asservirent !"

Ouais.
Mais c'est quand même crevant.
Vous n'imaginez pas : ce blogue, un article sur un autre site et une chronique sur un autre encore.
La cadence est infernale. Si je ne me connaissais pas, je me dénoncerai au procureur de la république pour esclavagisme moderne.
Je n'en dors plus, mon teint, d'habitude de pêche, est tout chafouiné, des cernes apparaissent en dessous des yeux miens, mes fines mains tremblent, mes jambes trémulent, des sueurs d'angoisse me coulent sur la face.

Et s'il n'y avait que cette fatigue intellectuelle qui amoindrit mes hautes facultés de cognition (j'ai eu le plus grand mal, pour moi honteux, de me souvenir tout à l'heure, lors du très ennuyeux et très obligatoire repas de famille dominical, du mot : "prosopopée". Le croyez-vous ?), car ce qui me reste de vigueur physique est mise à mal par le démon venu tout droit des enfers, par l'ange déchu qui s'est souvenu, après sa proscription, qu'il avait un corps et savait s'en servir.
Ce démon adoré, cet ange chéri, fait tout dans l'excès ; je serais tenté d'user ici d'une locution un peu trivial pour vous décrire, par l'opposition, mon malheureux bonheur de vivre avec une succube succulente : "Quand elle a une idée dans le crane, elle ne l'a pas au cul".
C'est précisément ce qui fait ma félicité et présentement mon état de fatigue extrême puisque quand elle a une idée au cul, elle l'a aussi... enfin, ce que je veux dire c'est que les idées qui concerne le bas trouvent un écho en haut... heu... que la fureur nocturne qui l'agite quotidiennement est très... furieuse.

Oh, mais je vous entend : "Le Maître des Bouviers ne connais pas sa chance, il fait la fine bouche.".
Nenni, nenni, mon état de personne désiré me convient  mais c'est tous les jours que je subis les assauts du démon avant qu'il ne me console comme l'ange qu'il est aussi.
Je découvre, avec ravissement, le sens profond de l'expression "partager sa vie", cette personne qui, donc, partage ma vie, la partage en autant de morceau de gâteau délicieux et enivrant (oui, au rhum La Mauny XO, le gâteau) dans lequel elle mord des ses belles quenottes avec un enthousiasme qui parfois me fait un peu peur tant elle y met d'ardeur.
D'autant qu'il faut y répondre et, si possible, chérir et surenchérir. L'exercice est parfois périlleux et casse-gueule, je ne compte plus les contusions qui ornent mon corps d'albâtre, je prends des couleurs, mes bleus passent par toute une gamme chromatique fascinante : rouge vif, cramoisi profond, marron terne, bleu (ah !) outremer, vert bouteille (mais de ce vert si particulier des bouteilles de romanée-conti 1961), pour finir par un gris triste signalant la rémission.
Mais, la nuit venue, j'en "attrape" d'autres ; je vais finir par ressembler au Rainbow Flag.

Puisqu'il faut, toute honte bue, tout vous dire, je signale à votre compassion que les Bouviers ont été malades.
Elles ont cette particularité de tout faire en duo, en même temps et avec la même intensité généralement dévastatrice, qu'il s'agisse de léchouilles, de manger, de dormir, d'engloutir des chaussures ou des télécommandes de télévision, d'aboyer (rarement certes mais toujours pour de bonnes raisons), de se rouler dans la boue ou d'être malade.
Avant-hier matin, donc, les Bouviers avaient, elles aussi, l'oeil terne et la mine chiffonnée, leur entrain n'était plus aussi vif, leurs truffes étaient chaudes et sèches, elles avaient un air de pauvres malheureuses à l'article de la mort.
Je soupçonnais immédiatement quelque maladie incurable et mortelle, l'angoisse me tordait les entrailles comme mon banquier le fait avec mon compte (essorage serait plus juste !), bref je paniquais.
"Les Bouviers sont malades !" hurlais-je à tous ceux qui croisaient mon chemin et qui me répondaient en haussant les épaules d'indifférence. Salauds !!
Vite, vite ! Chez le véto !
Sur le chemin j'éprouvais une sorte de joie perverse et une culpabilité insidieuse puisque j'allais voir le vétérinaire des Bouviers, elles s'en foutaient de voir le docteur, elles ahanaient de fatigue et me lançaient des regards assassins qui disaient : "Mais pourquoi nous fais-tu sortir ? Nous sommes mâââlâââdes ! Nous aimerions nous reposer et dormir ! Bourreau !".
Faut-il vous le dire ? Le vétérinaire qui s'occupe de la santé des Bouviers est une charmante personne, jeune et pétulante, blonde aux cheveux longs (bizarre d'ailleurs, j'apprécie plus les cheveux courts et bruns, le démon d'ailleurs...) et dont les formes plaisent à  mon oeil : visibles en haut et de face mais point trop volumineux, petit et ferme (je pense !) en bas et de dos.
Avec ça toujours un sourire ravi quand je lui emmène les Bouviers mais je la soupçonne d'exprimer ainsi son plaisir de les voir (elles sont irrésistibles !) et pas moi.
Pfff ! Il n'y en a vraiment que pour elles... et moi alors !
Je sais ce que vous vous dites : "Le Maître des Bouviers est un pervers, il a la chance d'avoir un ange sexué qui l'accable, à sa plus grande joie, d'attentions amoureuses et il se détourne à la première occasion même dramatique !".
Hé ! Ho ! Doucement les basses !
Permettez-moi de vous dire que les cochons que vous avez connus ne sont pas ceux que nous aurions pu garder ensemble !
D'abord ! C'est vrai quoi ! A la fin ! Je regarde ! C'est tout !
Bref, après une auscultation en règle (yeux, oreilles, gueule, ventre) qui laissa ravies les Bouviers, la bonne docteur (bonne dans le sens de bonté ! Je n'ai pas dit bonne dans le sens de... bonne ! Vous avez vraiment l'esprit mal tourné pour voir le scabreux partout !) me dit que l'affection était bénigne : un rhume.
Je dansais alors une gigue de soulagement et payais les services de cette si délicieuse vétérinaire, une somme d'ailleurs si outrageusement élevée que les profits outranciers de nos amis pétroliers n'auraient pu la couvrir.
Je m'en allais néanmoins le sourire aux lèvres et l'esprit apaisé.
Grâce à la médication prescrite, les Bouviers depuis vont mieux, je vous remercie.

"Temps des crises"
Sous-titré :"Mais que révèle le séisme financier et boursier qui nous secoue aujourd'hui ? Si nous vivons une crise, aucun retour en arrière n'est possible, il faut donc inventer du nouveau."
Michel Serres (de l'Académie Française)
Édition Le Pommier
10 €

Malgré son sous-titre qui fleure quelque peu l'ouvrage du XVIIIe siècle et qui pourrait vous laisser penser qu'il s'agit encore, encore et encore, d'une somme ennuyeuse sur le désastre où nos amis banquiers nous ont plongé (et de nous réclamer des sommes de bon et bel argent par nous gagné pour sauver leurs miches de capitalistes sans foi ni loi), il s'agit plutôt d'une réflexion sur l'état du monde et des hommes.
Que je vous le dises sans honte : j'aime Michel Serres.
Pas physiquement (pas mon genre) mais son esprit et sa façon de dire ses idées, de raconter des histoires...

j'ouvre une parenthèse à ce sujet : allez donc sur le site de l'Institut de France et plus précisément sur Canal Académie, (là), vous y trouverez tout un tas d'émission en baladodiffusion où l'intelligence se dispute avec l'élégance de l'esprit, vous y trouverez aussi des émissions où vous entendrez Michel Serres et sa façon absolument irrésistible de dire : "Je vais vous raconter une histoire."

... l'esprit et la profondeur de l'intelligence, donc, de Michel Serres.
Je connaissais cette éminent académicien français avant de lire cette ouvrage, surtout qu'il était marin et qu'il se disait tintinophile et tintinographe.
Ses interventions télévisuelles et radiophoniques sur Tintin, le capitaine Haddock, les Dupon(d)t, le professeur Tournesol, me laissait toujours un sentiment de satiété intellectuelle et la sensation rare (trop rare) d'être plus intelligent après qu'avant.
Malgré cette impression favorable, je n'avais jamais lu aucun de ses bouquins que je pensais, à tord, rempli de tout un tas de termes imbitables et de locutions alambiquées comme dans ceux d'un certain philosophe qui reçu, jadis, quelques tartes à la crème et qui cita, naguère, un penseur imaginaire tout droit sorti de l'esprit dérangé mais plaisant d'un journaliste du "Canard Enchaîne".
J'avais tord, vous dis-je !
 
Michel Serres à l'élégance et la noblesse de nous croire à même d'aborder les thèmes les plus ardus, de nous parler de sujets qui nous feraient plisser le nez d'ennui, de nous parler comme à de vieilles connaissances avec qui il a plaisir de converser au coin d'un feu, un verre de romanée-conti 1961 dans la main, avec, donc, cette facilité de nous faire comprendre ce qui se cache derrière cette fameuse "crise" dont les baveux professionnels nous abreuvent à longueur de journée et sur toutes les ondes et, même, qu'ils nous ennuient que c'est pas croyable comme ça peut être chiant.

Dans le "Temps des crises", Michel Serres part d'un postulat qui serait évident à un enfant de cinq ans : s'il y a crise c'est que quelque chose n'a pas fonctionné comme il faut, il faut donc inventer autre chose plutôt que revenir à l'état antérieur au risque de subir une crise nouvelle et peut-être pire.
Il démontre, en outre, que cette présente crise n'est rien d'autre que le résultat d'une évolution produite au XXe siécle et qui nous a fait passer du néolithique à... quelque chose d'autre.
C'est éblouissant de pertinence et furieusement optimiste, il m'est devenu évident que nous avions la responsabilité de créer cette "autre chose" puisque aussi bien nous ne pourrions pas reproduire les schémas de fonctionnement qui furent les nôtres, au risque de tout perdre.
La position de Michel Serres est proprement révolutionnaire et ça me plait beaucoup.
D'autant qu'il nous dit tout ça avec un grand sourire, cette voix légèrement voilée et avec cette éclat moqueur et ironique dans l'oeil qui fait tout son charme d'Académicien Français.

Bonne lecture

Le Maître des Bouviers
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

NANARD612 15/03/2010 15:22


Cher Maître des Bouviers, Fort de mon ignorance, je me suis renseigné ardemment sur cette race qu'est le BOUVIER BERNOIS. J'en sais maintenant un peu plus sur ce magnifique chien que j'ai devant
moi en photo et dont on me dit qu'il a le poil noire avec un plastron blanc en forme de croix de St André, l'oreille triangulaire et la queue attachée haut portée gaiement. Il est aussi attachant,
peureux et affectueux. Quelle joie cela doit être pour vous d'avoir ces deux femelles à la maison et je vous complimente d'avoir choisi cette race. Amicalement


NANARD612 03/03/2010 10:55


Mille excuses, oh grand maître des Bouviers! Vous ne conduisez pas des boeufs; j'ai relu votre article dans l'autre sens et j'ai compris qu'il s'agissait de Bouviers des Flandres (ou des
Ardennes)!Ces grands chiens tout frisés!Alors vous n'êtes pas paysan non plus? Dommage, j'aurais aimé vous entretenir du charruage et du labourage!Que nenni!Alors parlons de Michel Serres: j'ai lu
un de ses livres qui dissertait fort intelligemment du "gnomon" :300 pages sur le cadran solaire! j'en suis encore tout émerveillé et admiratif de cette belle littérature oh combien riche en
références au temps de l'Egypte ancienne et des pharaons. Bref, moi aussi j'aime cet homme qui m'a conquis par son savoir!


Le maître des Bouviers 03/03/2010 20:43


Je ne vis pas de la glèbe, cher Nanard. M'arrive-t-il de la déplorer ? Parfois, car les senteurs champêtres font remonter, de l'intérieur du dedans de moi-même, les instincts qui furent les nôtres
quand nous habitions les cavernes et que nous déambulions nus et innocents.
Les seuls moments où j'entre en contact avec la terre nourricière c'est quand l'équilibre me manque, aprés un abus de romanée-conti 1961, et que je chois.
Pour le reste, vous vous gaussez, je pense, avec une goguenardise moqueuse (ou une moquerie goguelue) ?
Or donc, sachez que j'ignore les bouviers des Flandres, des Ardennes, de la Garenne-Colombe ou du Gourouchistan Inférieur ainsi que de tout autres lieux pareillement crottés et, donc, peuplés
d'ignorants qui ne savent pas la Gloire.
Cette Gloire, qui est ma croix et mon orgueil, qui est aussi mon quotidien accablé et agité puisque j'ai l'inouï privilège de partager ma vie avec deux... Bouviers Bernois.
Elles (ce sont des femelles) accèptent néanmoins votre hommage et moi j'attends la livraison de l'ouvrage de Michel serres que vous me vantâtes et que j'ai commandé.


NANARD612 01/03/2010 18:42


Le Maître des Bouviers a de bonnes lectures :"Michel Serres" Mais comment peut-il conduire ses boeufs en lisant un philosophe, n'y a t'il pas antinomie? Un paysan qui a des lettres! serait-ce
possible? En tous cas pas des lettres de crédit car il n'aime pas les banquiers; des lettres de voiture alors! en tous cas il a de belles lettres!